
Au-delà du mur
La démolition du mur qui, depuis vingt-huit ans, formait une frontière hermétique traversant Berlin, est l’événement le plus retentissant de l’effondrement du système politico-militaro-économique bâti autour de l’Union soviétique. Au-delà même du bouleversement de l’ordre géopolitique établi en Europe depuis 1945, c’est la fin du monde bipolaire qui se dessine en cette nuit du 9 au 10 novembre 1989. Deux ans plus tard, fin décembre 1991, l’Union soviétique aura cessé d’exister.
La fin de la RDA ne serait-elle que le résultat de la conjonction des pressions occidentales et d’un lâchage de Gorbatchev ? Ou au contraire la victoire
d’une révolution démocratique renversant une dictature honnie ? Il est temps de dépasser les interprétations réductrices et passionnelles. La RDA, comme les autres pays européens où fut
instauré le modèle soviétique, n’a pas surmonté de lourdes contradictions. Elle proclamait des objectifs émancipateurs, affirmait que « tout le pouvoir politique est exercé par les
travailleurs. L’homme est l’objet de tous les efforts de la société socialiste et de son État » (article 2 de la Constitution), affirmait un antifascisme incarné par le passé de ses
dirigeants. Mais ces objectifs étaient entravés par un régime ne souffrant pas la moindre opposition, qui limitait gravement les libertés publiques et individuelles.
Pourtant, des centaines de milliers de citoyens engagés, membres du SED ou non, font de la RDA une société dynamique et solidaire. Ses réalisations sociales sont reconnues. Sur les droits des
femmes, la RDA est très en avance sur l’Ouest. Les années soixante-dix voient les progrès les plus marquants. La RDA est reconnue par de nombreux pays, dont la France. Des sommets
interallemands ont lieu à Erfurt et à Cassel.
Les années quatre-vingt sont celles de l’essoufflement économique dans les pays socialistes. La contradiction entre les exigences d’une génération qualifiée, ouverte sur le monde, et une République enfermée derrière un mur et une direction cloîtrée dans ses certitudes s’exacerbe. _ La RDA, fondée le 7 octobre 1949 dans la zone d occupation soviétique après que les puissances alliées eurent créé la République fédérale sur les trois autres zones, connut une crise grave le 17 juin 1953, quand une révolte ouvrière fut durement réprimée par les Soviétiques. Pour faire fin à une hémorragie de travailleurs qualifiés vers l’Ouest, la RDA érigea le mur et renforça sa frontière occidentale le 13 août 1961. Le tournant (die Wende) n’a pas été le fruit d’une lutte politique de longue date, comme en Pologne avec Solidarité ou en Tchécoslovaquie avec la Charte 77. Le contexte fut l’élément déclencheur : cet été 89, la Pologne vit une cohabitation entre le président Jaruzelski et un gouvernement non communiste. La Hongrie détruit les barbelés de sa frontière. En juin, Mikhaïl Gorbatchev, en visite à Bonn, a clairement indiqué que Moscou n’interviendra pas dans les relations interallemandes. Les conditions étaient favorables à une pression populaire pour imposer le droit de voyager. Pour être tombé trop tard, le mur de Berlin aura finalement emporté la RDA ; épilogue que ne souhaitaient pas dans leur masse les manifestants qui scandaient « Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple »). C’était un rappel à l’ordre aux dirigeants, qui ne cessaient de se référer au peuple sans lui demander son opinion. Le peuple ne fut pas davantage consulté avant le traité d’unification le 3 octobre 1990.